Gaza, le 5 octobre 2026, WAFA— Entre Beersheba et la bande de Gaza, quelques dizaines de kilomètres seulement séparent Mahmoud Aslih de son épouse Nancy Abou Souilem, 24 ans, et de leur fils Salah. Mais depuis trois ans, cette distance est devenue infranchissable. Mahmoud vit aujourd’hui sous une tente à Gaza, tandis que Nancy et leur enfant sont restés à Beersheba. Leur seul lien est constitué de vieilles photos et d’appels téléphoniques lorsque la connexion internet le permet.
Âgé de 26 ans, Mahmoud était arrivé à Beersheba à l’âge de 14 ans avec son père et y avait vécu et travaillé pendant plusieurs années chez des proches. Il a épousé Nancy le 16 octobre 2020. Le couple a ensuite fondé une famille et eu un fils, Salah.
Selon son témoignage, le 3 novembre 2023, la police israélienne s’est présentée à son domicile et l’a arrêté devant son épouse et son enfant. Il affirme avoir été détenu environ une semaine au commissariat de Beersheba avant d’être remis à l’armée et transféré vers la bande de Gaza par le point de passage de Kerem Shalom. Mahmoud dit avoir détenu des documents judiciaires israéliens s’opposant à son transfert, mais précise ne plus en avoir de copies.
Salah n’avait alors que huit mois. Depuis, le téléphone est devenu le seul moyen pour le père de voir son fils. « La dernière chose dont je me souviens, c’est de l’avoir tenu dans mes bras quelques heures avant mon transfert », raconte Mahmoud, qui dit ne pas avoir eu le temps de « profiter pleinement de ces moments avec lui ».
Au fil des années, il a vu son fils grandir à travers un écran. Lorsque Salah lui demande quand il rentrera à la maison, Mahmoud dit avoir du mal à lui répondre et tente de détourner la conversation.
Nancy explique que son fils était trop jeune pour avoir de véritables souvenirs de son père au moment de son départ. Pour maintenir cette présence dans sa vie, elle a notamment placé une photo de Mahmoud sur son téléphone et lui montre des images de leurs premiers mois en famille. L’enfant lui demande parfois : « Où est mon père ? Pourquoi ne vient-il pas me chercher ? », notamment lorsqu’il voit d’autres enfants accompagnés de leurs pères.
Depuis la séparation, Nancy assume seule l’éducation de l’enfant. Elle dit pouvoir compter sur sa famille, mais souligne que cela ne remplace pas la présence du père. « J’essaie de jouer à la fois le rôle de mère et de père, mais c’est extrêmement difficile », témoigne-t-elle.
Elle affirme avoir entrepris plusieurs démarches auprès des services sociaux, d’une travailleuse sociale et d’organisations de défense des droits humains à Jérusalem, sans parvenir jusqu’à présent à réunir sa famille. Au début de la séparation, elle dit également avoir vécu dans la crainte de ne plus avoir de nouvelles de son mari, notamment en raison des difficultés de communication et de la situation de guerre à Gaza.
Aujourd’hui, Salah approche de l’âge de quatre ans et a passé la majeure partie de sa vie sans son père. Mahmoud, lui, dit ne voir d’autre perspective que l’espoir de pouvoir retrouver sa famille.
L’avocat Samir al-Manaamah, du Centre Al-Mezan pour les droits de l’homme, estime que la séparation d’un Palestinien de son épouse et de son enfant porte atteinte, selon son analyse juridique, au droit de la famille à vivre ensemble et à être réunie. Il affirme que des dizaines de familles palestiniennes ont été séparées après que certains de leurs membres ont été transférés vers la bande de Gaza.
L’avocat précise toutefois qu’il n’existe pas actuellement de statistiques précises sur le nombre de personnes transférées de force vers Gaza, en raison notamment des conditions liées à la guerre et du fonctionnement perturbé des institutions.
Selon Al-Manaamah, les enfants séparés pendant des années de l’un de leurs parents ont besoin de grandir au sein d’une famille réunie, sauf décision judiciaire contraire. Il indique que les familles concernées peuvent notamment contester les décisions de transfert devant les tribunaux israéliens, en particulier lorsqu’elles disposent de documents ou de décisions judiciaires antérieures.
Pour Mahmoud et Nancy, l’objectif ne se limite désormais plus à retrouver leur ancienne vie. Ils appellent les autorités internationales et les organisations humanitaires susceptibles d’intervenir à trouver un lieu sûr où la famille pourrait être réunie, dans n’importe quel pays disposé à l’accueillir, jusqu’à la fin de la guerre, et à ouvrir une voie légale permettant à Mahmoud de retrouver son épouse et son fils.
« La première chose que je ferai si je peux rentrer, c’est serrer Salah dans mes bras longtemps. Il représente tout pour moi », dit Mahmoud.
Nancy, elle, espère que son fils pourra grandir auprès de ses deux parents et qu’elle n’aura plus à assumer seule les deux rôles.
Entre un père qui attend de retrouver son enfant, une mère qui tente de préserver dans la mémoire de son fils l’image de son père et un enfant qui grandit sans souvenirs véritables de lui, la famille Aslih reste séparée par une distance relativement courte sur une carte, mais par un chemin devenu infranchissable depuis trois ans.
H.A


