Tel-Aviv, le 24 juillet 2026, WAFA — L’incendie qui s’est déclaré samedi dernier près de la colonie israélienne de « Havat Gilad », établie sur les terres des villages palestiniens de Tell, Jit et Far’ata, au sud-ouest de Naplouse, n’a pas été traité comme un simple incident sur le terrain nécessitant une enquête technique pour en déterminer les causes. Dès ses premières heures, il a été transféré dans les sphères politique et médiatique, où des figures de l’extrême droite israélienne ont adopté un récit accusant les Palestiniens d’en être responsables et présentant l’incendie comme une « opération d’incendie criminel » à caractère nationaliste.
À mesure que cette version des faits était relayée par des journalistes, des militants, des députés de la Knesset et des chaînes médiatiques, le débat sur les éléments vérifiés a progressivement reculé, laissant place à un récit plus large sur un prétendu « terrorisme des incendies », reliant l’événement à ce que ses promoteurs ont décrit comme une incapacité de l’État à protéger les colonies.
Certains comptes ont affirmé que plus de vingt structures coloniales avaient été détruites, tandis que d’autres ont évoqué près de trente habitations et commerces touchés, allant jusqu’à utiliser des expressions telles que : « la colonie a failli être rayée de la carte ».
Mais l’absence de chiffres stabilisés n’a pas empêché la consolidation de l’accusation. Dès le début, la chaîne 14 a publié un titre évoquant des « soupçons d’incendie volontaire commis par des saboteurs », tandis que le journaliste et militant Elhanan Gruner a rapporté les propos du président du Conseil des colonies du nord de la Cisjordanie, Yossi Dagan, affirmant qu’il existait « une très forte suspicion » que l’incendie ait été volontaire, appelant à arrêter les auteurs et à « combattre le terrorisme des incendies ».
Ainsi, le débat est rapidement passé de la question de l’origine d’un feu dont les causes n’étaient pas encore établies — malgré la libération ultérieure de Palestiniens arrêtés après l’incident — à une lecture sécuritaire et politique présupposant l’existence d’un auteur palestinien et d’un mobile nationaliste.
Une couverture médiatique accusatoire :
Des comptes médiatiques très suivis ont contribué à imposer ce récit. Le journaliste Yinon Magal a publié un texte affirmant que des « émeutiers arabes » avaient déclenché plusieurs foyers d’incendie en profitant du vent, avant que les flammes ne se propagent à l’intérieur de la colonie et n’obligent ses habitants à évacuer.
La publication n’apportait aucune preuve indépendante démontrant l’existence de plusieurs foyers ni l’identité des personnes à l’origine du feu, mais elle présentait cette version sous la forme d’un fait établi.
L’écrivain Gadi Taub a repris le même texte, ajoutant ensuite sur sa chaîne Telegram que les incendies provoqués par des Palestiniens étaient devenus « une pratique habituelle » dans les avant-postes coloniaux, accusant les médias de minimiser ces faits ou de chercher à leur attribuer des causes « innocentes ».
Dans ce discours, l’affaire n’était plus présentée comme un incident isolé, mais comme un élément d’un phénomène plus vaste dans lequel les Palestiniens seraient accusés d’utiliser systématiquement le feu comme arme contre les colonies.
Certains journalistes ont dépassé la simple reprise d’accusations pour participer directement à la campagne d’incitation. Le correspondant Hillel Biton Rosen a qualifié l’incendie d’élément du « terrorisme des incendies mené par des émeutiers arabes », affirmant que ceux qui « tentent de brûler des enfants, des femmes et des personnes âgées juifs doivent être tués ou passer le reste de leur vie en prison ».
Bien qu’il ait ensuite évoqué l’hypothèse avancée par l’enquête selon laquelle un objet enflammé aurait été jeté depuis un véhicule, il n’a pas présenté cette information comme une piste nécessitant une vérification, mais l’a intégrée directement dans le cadre d’une « opération terroriste ». La couverture médiatique a ainsi cessé de distinguer les faits établis des éléments encore incertains, les informations étant retenues principalement lorsqu’elles correspondaient au récit initial.
Une campagne de remise en cause de l'enquête :
Par la suite, une autre version de l’origine de l’incendie est apparue. Le site Olam Katan a rapporté que l’enquête avait conclu à l’existence d’un seul foyer initial et qu’un mégot de cigarette jeté au bord de la route aurait provoqué l’incendie, lequel se serait ensuite propagé vers la colonie.
Cette information aurait pu ramener le débat sur le terrain de l’enquête ou, à tout le moins, conduire à atténuer les affirmations catégoriques précédentes. Elle est toutefois devenue à son tour la cible d’une campagne de contestation.
Le militant Yigal Malka a publié un message intitulé « Le miracle de la cigarette », se moquant de la possibilité qu’un mégot puisse rester intact dans une zone où tout avait brûlé, affirmant également que les caméras de surveillance n’avaient pas enregistré le moment où il aurait été jeté.
Malka n’a fourni aucune preuve établissant un incendie volontaire, mais il a utilisé les doutes autour de la version de l’enquête pour réactiver l’accusation initiale, comme si les seules options possibles étaient d’accepter le récit du « terrorisme » ou d’accuser les enquêteurs de présenter une explication invraisemblable.
L’entrée en scène des députés de droite :
Avec l’intervention des responsables politiques, ce discours a bénéficié d’une couverture institutionnelle plus large. Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a appelé à poursuivre l’enquête « jusqu’au bout » et a décrit les colonies et avant-postes coloniaux comme « la première ligne de défense d’Israël », inscrivant l’incendie dans un cadre sécuritaire dépassant les pertes matérielles immédiates.
Le député Avichai Boaron a affirmé que l’incendie s’était « apparemment déclaré après le jet d’un objet enflammé depuis un véhicule palestinien », mettant en garde contre son utilisation comme « nouvelle arme terroriste » contre les colons.
Le député Zvi Sukkot a adopté une position similaire, affirmant que « les colonies de la région souffrent chaque année d’incendies commis par des Arabes », appelant à achever l’enquête sur l’incendie criminel. L’usage de ces termes ne relevait pas seulement du choix lexical : il revenait à déterminer la nature de l’événement avant même les conclusions officielles.
Quelques jours plus tard, la campagne a pris une dimension politique encore plus explicite lors de la visite de la députée Limor Son Har-Melech dans la colonie, accompagnée de responsables du parti d’extrême droite Otzma Yehudit.
Har-Melech a qualifié l’incendie « d’acte criminel » et de « terrorisme au sens plein du terme », avant de relier la réponse à l’événement à la reconstruction et à l’agrandissement de la colonie, affirmant que la réponse serait « davantage de vie, davantage de familles et davantage de colonisation ».
À ce stade, l’incendie n’était plus seulement présenté comme une raison d’exiger une enquête ou des « mesures sécuritaires », mais comme un argument destiné à justifier l’expansion coloniale, selon l’idée que la réponse à une prétendue tentative d’affaiblissement de la présence coloniale devait être son renforcement.
Dans la frange la plus radicale de la campagne, le discours a dépassé l’accusation visant d’éventuels suspects pour attribuer une responsabilité collective aux Palestiniens.
La militante Ayelet Lash a attaqué le journaliste de la chaîne publique israélienne Roi Sharon, lui reprochant de ne pas avoir qualifié l’incendie « d’opération criminelle », l’accusant implicitement de « se tenir du côté de l’ennemi ».
Le militant Amichai Shilo a publié un commentaire ironique sur les règles de sécurité incendie, auquel il a ajouté l’appel à « expulser tous les Arabes ». Sur la chaîne WhatsApp « Nous combattons pour la vie », l’incendie a été présenté aux côtés des tirs, des jets de pierres et des engins explosifs, avant de conclure : « Il n’y aura pas de sécurité sans expulsion de l’ennemi », puis la chaîne a publié plus tard le message : « On ne peut pas vivre aux côtés d’un ennemi ».
À ce stade, le discours était passé de la recherche d’éventuels responsables individuels à une accusation collective fondée uniquement sur l’identité.
L’incendie utilisé pour renforcer la colonisation :
Des chaînes de droite ont également utilisé l’incendie pour attaquer des institutions israéliennes. La chaîne « Torah LaHima » a accusé le commandant de la région militaire Centre, Avi Blot, d’être incapable de protéger une colonie, affirmant que l’armée consacrait ses efforts à poursuivre de jeunes habitants des avant-postes coloniaux plutôt qu’à affronter les Palestiniens.
La chaîne « Lohamei HaGvaot » a également attaqué l’armée après l’arrestation de trois jeunes colons ayant participé à l’extinction du feu, affirmant que « les villages des assassins dorment paisiblement » alors que les forces israéliennes agissent contre les colons.
Dans ce discours, l’incendie est devenu à la fois un outil de criminalisation des Palestiniens et un moyen de délégitimer toute mesure prise contre les colons.
Lorsque la police israélienne a annoncé l’arrestation de Palestiniens — qui ont ensuite été libérés — plusieurs comptes de droite ont présenté cette information comme une preuve définitive confirmant leurs accusations initiales.
Le journaliste Amit Segal a relevé que la police avait modifié la formulation de son communiqué, passant de soupçons de « participation à l’incendie volontaire » à des soupçons de « participation au déclenchement de l’incendie ». La différence entre les deux formulations est importante : la première implique une intention criminelle, tandis que la seconde laisse ouvertes d’autres hypothèses, notamment la négligence ou une cause involontaire.
Mais cette modification n’a pas bénéficié de la même visibilité médiatique que l’annonce initiale des arrestations, tandis que les chaînes de droite ont continué à présenter l’affaire comme déjà tranchée.
L’incendie d’une mosquée et les violences meurtrières à Tell :
Les développements les plus graves de cette campagne ne sont pas restés limités aux réseaux sociaux, mais ont coïncidé avec une escalade rapide sur le terrain en Cisjordanie occupée.
Après l’incendie d’une mosquée dans le hameau de Khirbet al-Tawana, au sud d’Hébron, où les inscriptions « Mort aux Arabes » et « Havat Gilad » ont été découvertes sur les murs, le village de Tell, au sud-ouest de Naplouse, a été la cible d’une vaste attaque menée par des colons israéliens.
Cette attaque a été suivie d’affrontements et de tirs ayant entraîné la mort de quatre Palestiniens d’une même famille et blessé plusieurs autres personnes, dont certaines grièvement. Des biens ont également été incendiés et des maisons attaquées.
Les forces israéliennes ont envoyé des renforts militaires dans la région et fermé les entrées de Tell ainsi que les environs de Naplouse, alors que les agressions de colons se multiplient dans plusieurs zones de Cisjordanie.
Cette succession d’événements ne prouve pas l’existence d’une directive directe émanant d’un responsable politique ou d’un militant particulier, mais elle montre comment le nom de l’incendie de « Havat Gilad » est passé d’un événement utilisé pour alimenter les accusations collectives à un élément d’un climat plus large de vengeance et de violence.
Après avoir présenté les Palestiniens comme collectivement responsables avant même la conclusion de l’enquête, les conséquences se sont manifestées par des attaques visant une mosquée et des localités palestiniennes, causant morts et blessés.
Un incendie transformé en outil politique :
L’analyse de ces publications montre que l’incendie n’est pas resté un simple événement faisant l’objet d’une enquête. En quelques heures, il est devenu un instrument de construction d’un discours politique et médiatique hostile aux Palestiniens.
Tout a commencé par une accusation non confirmée, ensuite répétée par des journalistes, des militants et des chaînes de droite jusqu’à acquérir le statut de vérité établie. Elle a ensuite été reprise par des responsables politiques pour justifier un durcissement des mesures, l’expansion coloniale et l’incitation contre les Palestiniens dans leur ensemble.
Lorsque des informations incompatibles avec le premier récit sont apparues, elles n’ont pas conduit à une révision du discours, mais ont été accueillies par le doute et la contestation. Les arrestations ultérieures ont été utilisées pour confirmer les accusations malgré la modification par la police de ses termes, passant de la suspicion d’incendie volontaire à celle de simple implication dans le déclenchement du feu.
Avec le passage de cette campagne du monde numérique au terrain, l’apparition du nom de « Havat Gilad » sur les murs d’une mosquée incendiée à Khirbet al-Tawana, puis les attaques meurtrières contre des villages palestiniens, il est apparu que l’affaire dépassait la simple construction d’un récit politique : elle a contribué à créer un climat plus large de vengeance et d’escalade, passant des plateformes numériques à la réalité.
H.A



