Ramallah, le 26 octobre 2026, WAFA – La rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, a mis en garde contre les conséquences des attaques visant les journalistes palestiniens, de la destruction des institutions médiatiques et des infrastructures de télécommunications, ainsi que des campagnes d’incitation à la haine et de désinformation. Selon elle, ces pratiques ont contribué à affaiblir les capacités de documentation des violations dans la bande de Gaza et à créer un environnement entravant l’établissement des faits et la reddition de comptes.
Ces observations figurent dans son rapport intitulé « La vérité sous les décombres : les médias à l’ère du génocide », présenté à l’Assemblée générale des Nations unies en juillet 2026. Le document examine le rôle des médias dans la couverture de la guerre israélienne contre la bande de Gaza et décrit ce qu’il présente comme une stratégie globale visant les journalistes et les médias, avec des conséquences sur la transmission des faits au public international.
Francesca Albanese estime que les pratiques en cours ne se limitent pas aux attaques contre les journalistes dans l’exercice de leurs fonctions. Elles visent également à affaiblir l’environnement médiatique palestinien lui-même, notamment par le meurtre ou l’arrestation de journalistes, la destruction des institutions et des bureaux de presse, ainsi que les perturbations des communications et de l’accès à Internet. Ces actions s’accompagnent de campagnes mettant en doute la crédibilité des journalistes palestiniens et accusant certains d’entre eux d’entretenir des liens avec des factions armées, sans apporter de preuves suffisantes, selon le rapport.
Ciblage des journalistes et des moyens de documentation :
Le rapport présente plusieurs faits relatifs à la mort et à l’arrestation de journalistes palestiniens, aux menaces dont ils font l’objet et aux restrictions imposées à leur travail. Il estime que ces pratiques entravent la capacité de la presse à rendre compte des événements sur le terrain, notamment dans un contexte où l’accès des journalistes internationaux à la bande de Gaza est restreint.
Le document examine également des cas de journalistes palestiniens pris pour cible après des campagnes de diffamation et des accusations publiques. Il souligne que qualifier des journalistes de combattants armés ou de terroristes sans présenter de preuves vérifiables peut les exposer à des risques supplémentaires et affaiblir la confiance accordée à leurs témoignages et à leur travail de documentation.
Selon des témoignages et des documents sur lesquels il s’appuie, le rapport indique que des journalistes détenus ont subi des conditions de détention difficiles, notamment des allégations de torture, de mauvais traitements, de menaces et de pressions psychologiques et physiques. Il souligne que les conséquences de la détention ne prennent pas nécessairement fin avec la libération du journaliste, l’expérience pouvant laisser des séquelles physiques et psychologiques limitant sa capacité à poursuivre son travail.
Le rapport insiste sur le fait que les journalistes qui documentent les violations ne remplissent pas uniquement une fonction médiatique : ils contribuent également à préserver des éléments de preuve susceptibles de revêtir une importance dans de futures enquêtes et procédures judiciaires.
Destruction des institutions médiatiques et des infrastructures de télécommunications :
Le rapport consacre une partie importante à la destruction des infrastructures médiatiques et de télécommunications dans la bande de Gaza. Il fait état de dégâts considérables subis par des bureaux et des institutions médiatiques ainsi que par des installations de télécommunications depuis le début de la guerre, en octobre 2023.
Il indique que des dizaines d’institutions médiatiques ont été détruites au cours des premières phases de la guerre, tandis que les attaques contre des bureaux et des installations de presse se sont poursuivies par la suite. Il mentionne également la destruction ou l’endommagement d’autres institutions et bureaux médiatiques en 2025, notamment des installations utilisées par des médias locaux et internationaux.
Le rapport établit un lien entre la destruction des infrastructures de télécommunications, les vastes interruptions d’Internet et les difficultés à transmettre et à vérifier les informations. Il précise que ces coupures perturbent non seulement les communications entre les journalistes et leurs rédactions, mais entravent aussi l’accès de la population à l’information et limitent la capacité des médias à transmettre à l’étranger des images et des témoignages.
Il relève également que les perturbations des réseaux de télécommunications aggravent les risques auxquels les journalistes sont exposés, en compliquant leurs communications avec leurs équipes, leurs demandes d’assistance et la transmission de leur localisation en cas d’urgence.
Le rapport souligne que la destruction des institutions médiatiques et des installations de télécommunications menace la continuité du travail journalistique à long terme et rend plus difficile la reconstruction d’un secteur médiatique capable de fonctionner de manière indépendante, même après la cessation des opérations militaires.
Incitation à la haine et remise en cause de la crédibilité des journalistes :
Le rapport examine le rôle de certains médias israéliens et de responsables israéliens dans la diffusion de discours hostiles aux Palestiniens. Il évoque notamment l’emploi de termes déshumanisants ou visant à justifier les attaques contre eux, ainsi que des campagnes accusant des journalistes palestiniens d’appartenir à des groupes armés.
Selon le document, ces discours ne restent pas confinés au débat politique et médiatique : ils peuvent contribuer à créer un climat dans lequel les violences contre les journalistes sont tolérées ou dans lequel leur mort est minimisée. Ils peuvent également affaiblir la confiance accordée à leurs témoignages et aux éléments qu’ils recueillent.
Le rapport cite des exemples d’accusations diffusées contre des journalistes tués pendant la guerre. Il estime que la répétition de telles accusations sans vérification indépendante risque de ternir la réputation des victimes avant même que des enquêtes indépendantes aient établi les circonstances de leur mort.
Il met également en garde contre l’emploi de termes déshumanisant les Palestiniens ou les présentant collectivement comme une menace, estimant que ces discours peuvent contribuer à banaliser la violence et à justifier des atteintes aux droits fondamentaux.
Critiques de la couverture médiatique occidentale et des plateformes numériques :
Le rapport ne limite pas ses critiques aux médias israéliens. Il examine également le travail d’organes de presse occidentaux et de grandes plateformes numériques. Selon lui, certaines couvertures médiatiques ont contribué à reproduire des récits officiels, accordé une large place à des accusations non vérifiées ou marginalisé les témoignages des journalistes palestiniens et les éléments de preuve qu’ils ont recueillis sur le terrain.
Il souligne que la vérification des informations communiquées par les parties à un conflit, ainsi que la possibilité de répondre aux accusations et de corriger les informations, constituent des principes fondamentaux du journalisme, particulièrement lorsque les informations portent sur des accusations graves ou sur des faits susceptibles de constituer des crimes internationaux.
Le rapport examine également les effets des politiques de modération des contenus appliquées par les plateformes numériques sur la circulation des témoignages et des images palestiniens, notamment les cas de suppression de contenus ou de restriction de leur diffusion. Il estime que ces pratiques peuvent limiter l’accès du public à des éléments de preuve, en particulier lorsqu’ils servent à documenter des violations ou à relayer les témoignages de victimes.
Le document insiste sur la nécessité de distinguer la suppression de contenus incitant effectivement à la violence de la restriction de contenus journalistiques et documentaires présentant un intérêt public. Il avertit qu’une application déséquilibrée des politiques de modération risque de réduire au silence les victimes ou de limiter la circulation des preuves.
Préservation des preuves et responsabilité INTERNATIONALE :
Dans ses conclusions, Francesca Albanese estime que les attaques contre les journalistes, la destruction des institutions médiatiques, la désinformation et la remise en cause des témoignages constituent, selon l’analyse du rapport, des phénomènes liés entre eux qui affectent la capacité de la communauté internationale à connaître et à documenter la situation dans la bande de Gaza.
Le rapport avertit que l’affaiblissement des témoins, les campagnes visant à discréditer leur réputation et la destruction des infrastructures permettant de documenter et de transmettre les événements peuvent contribuer à créer un environnement défavorable à la reddition de comptes, notamment lorsque des accusations non étayées se substituent à des enquêtes indépendantes.
Il appelle à la création d’un mécanisme indépendant chargé de recueillir et de préserver les éléments de preuve relatifs aux crimes commis contre les journalistes et l’environnement médiatique dans les territoires palestiniens occupés, afin que les articles, les images et les enregistrements journalistiques susceptibles de constituer des preuves soient protégés contre leur destruction ou toute altération.
Le rapport exhorte également les États à enquêter sur les attaques contre les journalistes, à poursuivre les responsables et à coopérer avec la Cour pénale internationale. Il les appelle en outre à contribuer à la protection des journalistes détenus ou portés disparus et à garantir l’accès à l’information ainsi qu’aux lieux où se sont produits les événements.
Il réclame des mesures permettant aux journalistes internationaux et aux observateurs des droits de l’homme d’accéder à la bande de Gaza, ainsi que la levée des restrictions entravant la liberté du travail journalistique. Il préconise également de revoir les politiques médiatiques et numériques susceptibles de favoriser les discours de haine, l’incitation à la violence ou la dissimulation d’éléments de preuve relatifs aux violations.
Le rapport souligne par ailleurs la responsabilité des organes de presse et des plateformes numériques dans la vérification des allégations avant leur publication, la mise en évidence des corrections et le refus de présenter les accusations formulées par les parties au conflit comme des faits établis sans examen indépendant.
En conclusion, le rapport affirme que la protection des journalistes ne relève pas uniquement de la liberté d’expression, mais concerne également la préservation des preuves et la possibilité de demander des comptes aux responsables d’éventuels crimes internationaux. Il avertit que réduire les témoins au silence ou marginaliser leurs témoignages risque de rendre l’établissement de la vérité et la justice plus difficiles, et souligne la nécessité de poursuivre une couverture indépendante et de protéger les journalistes qui rapportent les faits depuis le terrain.
H.A



