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Travailler ou survivre : le dilemme tragique des ouvriers palestiniens

Travailler ou survivre : le dilemme tragique des ouvriers palestiniens

Gouvernorats, le 1er mai 2026, WAFA –

Par Israa Ghorani

Au cours des derniers mois, aucun jour ne s’est écoulé sans que ne soient signalés des cas de poursuites, d’arrestations ou de blessures de travailleurs palestiniens tentant d’accéder aux territoires de 1948 pour y travailler, en franchissant le mur de séparation et d’expansion israélien dans la localité d’al-Ram, au nord de Jérusalem-Est occupée.

Ces événements s’accompagnent souvent d’images choquantes montrant des ouvriers blessés, gisant et saignant au pied du mur après avoir été pris pour cible par les tirs des forces israéliennes. Une réalité sombre qui illustre la détresse extrême du travailleur palestinien, contraint de faire face à des risques quotidiens qui ont profondément aggravé sa situation depuis deux ans et demi, dans le contexte de la guerre en cours contre la bande de Gaza.

Une fracture alarmante :

Ces scènes répétées mettent en lumière un fossé grandissant entre les travailleurs dans le monde et les travailleurs palestiniens, dont les revendications se sont réduites à l’essentiel sous le poids des violations. Alors que la communauté internationale marque la Fête du Travail pour revendiquer de nouveaux acquis sociaux, tels que l’augmentation des salaires, le travailleur palestinien, lui, en est réduit à réclamer son droit fondamental à travailler et à subvenir à ses besoins, au péril de sa vie.

Youssef Aql, originaire de la localité de Bidya, à l’ouest de Salfit, est l’un de ceux qui ont payé de leur vie cette quête de subsistance. Il a succombé à ses blessures après avoir été grièvement atteint par des tirs alors qu’il tentait de franchir le mur à al-Ram. Blessé aux membres inférieurs, il a passé dix jours en soins intensifs avant de décéder, le 23 décembre dernier.

Plus de quatre mois après sa mort, son frère Haytham, qui l’accompagnait au moment des faits, en livre un récit poignant. Les deux hommes s’étaient rendus à al-Ram avec des dizaines d’autres travailleurs. Alors qu’ils escaladaient le mur à l’aide d’une échelle, des tirs ont soudainement éclaté. Tentant de redescendre précipitamment, Youssef, déjà touché aux jambes, a perdu beaucoup de sang avant d’être transporté à l’hôpital, où il est finalement décédé.

Comme de nombreux travailleurs, Youssef avait perdu son emploi en Israël après la suspension des permis de travail au début de la guerre contre Gaza. Resté sans revenu pendant six mois, il s’était résolu, face aux besoins de sa famille — il était père de deux enfants —, à emprunter des voies dangereuses pour travailler. Il passait parfois près d’un mois loin de chez lui avant de revenir brièvement, répétant ce cycle jusqu’à son dernier voyage.

Son histoire est loin d’être isolée : en 2025, 18 travailleurs ont été tués en tentant d’accéder à leur lieu de travail. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 50 travailleurs ont perdu la vie dans des circonstances similaires, selon les données de Fédération générale des syndicats des travailleurs de Palestine.

Une réalité accablante :

Les dangers auxquels sont exposés les travailleurs ne se limitent pas à la mort, aux blessures ou à l’arrestation. Ceux qui échappent à ces risques font face à des conditions de vie tout aussi éprouvantes. Depuis deux ans et demi, la majorité d’entre eux est privée de toute source de revenu, incapable de subvenir aux besoins les plus élémentaires de leurs familles.

Abou Mohammed, 52 ans, originaire du gouvernorat de Tubas, témoigne d’une situation économique extrêmement difficile. Père de huit enfants, il est au chômage depuis plus de deux ans. Il peine à assurer les besoins quotidiens de sa famille et craint de ne plus pouvoir financer les études universitaires de ses deux filles.

Malgré ses efforts répétés pour trouver un emploi, ses démarches sont restées infructueuses. Le marché du travail en Cisjordanie est gravement affecté par les restrictions, les fermetures et les violations quotidiennes liées à la guerre en cours. Même dans la vallée du Jourdain, région agricole autrefois pourvoyeuse d’emplois, les opportunités se sont raréfiées en raison du renforcement du contrôle israélien et des restrictions de circulation.

« Aujourd’hui, les travailleurs sont livrés à eux-mêmes », résume-t-il, « confrontés soit à la mort, à la blessure ou à l’arrestation, soit à une misère tout aussi insoutenable faute de revenus ».

Violations et exploitation :

Selon Saïd Omran, membre du département des médias de la Fédération générale des syndicats, les travailleurs palestiniens traversent une crise sans précédent. Privés d’accès à leurs emplois en Israël, beaucoup prennent des risques extrêmes pour gagner leur vie, empruntant des itinéraires clandestins qui les exposent à des issues tragiques : mort, blessures ou arrestations.

Depuis octobre 2023, quelque 38 000 travailleurs ont été arrêtés. Certains ont été libérés, tandis que d’autres restent détenus, poursuivis en justice et soumis à des amendes pouvant atteindre 10 000 shekels, aggravant encore leur situation.

Par ailleurs, de nouvelles formes d’exploitation ont émergé. Les travailleurs sans permis sont souvent sous-payés par leurs employeurs. Ils sont également victimes d’intermédiaires qui leur extorquent des sommes importantes pour faciliter leur passage, souvent au péril de leur vie et dans des conditions humiliantes. Certains tentent même d’entrer dissimulés dans des camions, y compris des camions à ordures, au risque d’être arrêtés.

Omran souligne que, si les travailleurs palestiniens ont toujours souffert de conditions difficiles, la période actuelle est la plus critique et la plus dangereuse, notamment en raison de l’intensification des mesures de répression et de projets tels que celui porté par Itamar Ben-Gvir visant à créer des centres de détention dédiés aux travailleurs.

Une crise sans précédent :

Les dernières statistiques de la Fédération indiquent qu’environ 550 000 travailleurs palestiniens sont actuellement sans emploi, dont 250 000 travaillaient auparavant en Israël. Les taux de chômage ont atteint des niveaux record : 85 % dans la bande de Gaza et 38 % en Cisjordanie.

Ces chiffres illustrent l’ampleur d’une crise qui frappe de plein fouet le marché du travail palestinien et compromet gravement les conditions de vie et la dignité des travailleurs.

H.A

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